Un journaliste n’est pas une courroie de transmission

Il y a déjà près de deux semaines, un événement a fait réagir médias, journalistes, commentateurs et animateurs à Rivière-du-Loup. Un entrepreneur bien connu et respecté à titre d’intervenant impliqué dans la communauté socioéconomique s’est levé, au terme d’une conférence traitant du projet de Carrefour maritime en développement, pour exprimer ses desiderata en matière de couverture journalistique, déplorer (certains diront critiquer) le travail de la presse en regard dudit projet et inciter la presse à être plus clémente à l’égard de cette initiative. Il n’en fallait pas plus pour que des réactions soient exprimées poliment mais fermement par différents acteurs de la presse locale. Bref, la situation a créé un malaise plus que perceptible.

Si je ne suis pas d’accord avec la confusion des genres parfois entretenue par les médias eux-mêmes (publicité vs commentaire vs éditorial vs opinion personnelle vs information), je ne peux, comme communicateur et ancien journaliste, qu’acquiescer au fait que la presse doive conserver son indépendance pour pouvoir faire son travail adéquatement. Et cette indépendance doit être à l’abri de toute influence, venant du média comme du milieu. On ne dicte pas aux journalistes la manière de traiter une information; une fois l’information lancée, les intervenants n’ont plus de contrôle sur la nouvelle et il n’est pas de leur ressort d’en diriger le traitement. Tout ce qu’ils peuvent faire, c’est répondre avec transparence, authenticité et sincérité. On ne contrôle pas la presse, pas plus qu’elle ne nous contrôle.

Dans le contexte des formations que je dispense en matière de relations avec la presse, je mets en garde les participants contre la confusion des genres, la nature de la livraison de l’information et le rôle des divers intervenants d’un média. Un animateur n’est pas un journaliste (et vice-versa); un commentateur n’est pas nécessairement un journaliste (quoique l’inverse puisse être vrai); un éditorialiste ne joue pas le même rôle qu’un journaliste; un journaliste ne devrait pas être un publiciste ou un narrateur publicitaire (mais en région, les rôles sont souvent confondus); un intervieweur n’est pas obligatoirement un journaliste non plus (bien que, encore ici, l’inverse puisse aussi être vrai).

Lorsqu’un journaliste ne fait que du commentaire ou de l’éditorial, il n’exerce plus seulement son rôle de journaliste puisqu’il livre son opinion personnelle, une forme d’interprétation, et non un traitement neutre uniquement fondé sur des faits et une analyse objective. C’est la même chose lorsqu’il se transforme en publiciste ou en narrateur publicitaire, souvent à la demande de son média. De là naît la confusion des genres. Il est donc essentiel de comprendre les nuances entre chaque rôle ou fonction pour éviter de tomber dans le panneau et de placer tout le monde sur le même pied. Il faut avant tout reconnaître que le commentaire n’est souvent pas de l’information traitée sur un plan journalistique; c’est une opinion personnelle livrée publiquement, qui n’a pas valeur d’information au sens strict du terme, qui est de l’ordre de l’interprétation ou de la perception à partir d’éléments d’information. Un journaliste n’a pas pour mandat premier de livrer SON opinion; il est là pour analyser, rapporter et éventuellement commenter des faits avérés de manière à permettre au public d’alimenter sa propre réflexion et de prendre position. Son rôle n’est pas de dire à la population ce qu’il faut penser. En ce sens, c’est un métier exigeant et complexe, dont les règles déontologiques sont subtiles.

De l’autre côté de la barrière, si nous souhaitons que les journalistes puissent faire leur travail selon les règles de l’art, on ne peut exiger d’eux qu’ils deviennent de simples courroies de transmission. Ce n’est pas leur travail. Et leur fermer la porte à toute discussion ou demande d’information supplémentaire, tout comme mépriser leur action, revient à nier leur rôle professionnel auprès de la population. C’est contraire à l’éthique et à la notion d’indépendance essentielle à l’exercice de la profession. Les journalistes ne sont pas là pour faire plaisir, pour jouer le rôle de promoteurs ou pour favoriser une prise de position plutôt qu’une autre (même s’ils se font parfois prendre au jeu à la demande de leurs médias comme dans le cas de La Marche bleue de Québec). Les journalistes sont avant tout des observateurs et des analystes de l’événement, de l’actualité et de la société, dont le travail est de rapporter les faits utiles à la compréhension de la population. Si on leur demande de simplement reprendre un communiqué ou une information pour diffusion selon nos désirs, nous ne leur demandons plus d’être journalistes mais plutôt publicistes. Dans une société démocratique et fondée sur la liberté de presse, cela est impensable; j’oserais même dire inadmissible.

On ne peut et on ne doit pas dicter aux journalistes une manière de traiter la nouvelle, même si on peut ne pas être d’accord avec leur façon de le faire. Notre rôle, lorsqu’on est un intervenant du milieu ou un communicateur, est de transmettre l’information et de répondre aux questions subséquentes de la manière la plus claire et la plus transparente possible, de manière à éviter l’interprétation. Je dis souvent que si le traitement d’une nouvelle ne nous semble pas correspondre à la réalité des faits, c’est parce que nous n’avons pas su communiquer notre information efficacement.

Distinguons donc l’opinion, le commentaire ou l’éditorial, du strict traitement journalistique; ce n’est pas du tout la même chose. Tous ces éléments, qu’on le veuille ou non, ont leur place dans l’univers médiatique pour favoriser la réflexion, mais ne doivent pas être confondus. Distinguons aussi le média de son service de presse; ils n’ont pas le même mandat ni la même mission.

À titre de référence, pour aider à mettre en relief le travail journalistique et le rôle des acteurs de l’information (plus particulièrement des communicateurs et des relationnistes), je vous invite à lire le code de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et celui de la Société canadienne des relations publiques.

On ne dit pas à un vrai journaliste comment faire son travail, pas plus qu’on a à le dire aux gens qui oeuvrent en relations publiques ou dans tout autre domaine socioéconomique puisqu’on ne connaît pas les contraintes de chacun. Nous sommes tous des professionnels dans notre champ d’activités, que je sache, alors traitons-nous en professionnels, avec respect et compréhension, tout en étant capables d’accepter la critique comme une occasion d’avancer et d’évoluer.

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