Contrer le décrochage, peut-être pas si sorcier

Le décrochage scolaire au Québec est considéré à juste titre comme une tare de notre système éducatif. Je vous ferai grâce des statistiques, elles alimentent régulièrement l’actualité et font l’objet de débats passionnés tant dans le milieu de l’éducation que sur le plan politique. La situation est-elle pire ici qu’ailleurs? Je crois qu’elle n’est ni pire ni mieux, tout étant relatif et le décrochage touchant l’ensemble des systèmes d’éducation, des classes sociales et des sociétés. Mais nous vivons ici et ici, ça fait mal depuis longtemps, quand on observe non seulement le taux de décrochage, mais aussi le degré de persévérance et le taux de réussite, surtout chez les garçons. C’est maintenant devenu une lapalissade.

Le décrochage, on en parle concernant les ordres d’enseignement secondaire et collégial, parfois universitaire. Mais les facteurs propices au décrochage se manifestent bien avant cela et ne dépendent pas que du contexte familial, de la situation économique, du degré de pauvreté, des caractéristiques démographiques, de la région de résidence ou de circonstances sociales défavorables. Elles émanent parfois du système éducatif même, dès le plus jeune âge de l’élève.

Mon fils a vécu des situations scolaires difficiles dès le primaire, liées à l’intimidation de ses pairs mais plus particulièrement au comportement de l’une de ses enseignantes de troisième année. Il revenait à la maison écrasé, en pleurs, l’estime de soi à zéro, sans confiance, disant déjà qu’il n’était pas bon, qu’il ne réussirait pas, déjà convaincu à un si jeune âge qu’il ne pouvait être qu’un perdant. Le remettre sur pied a demandé énormément d’efforts, alors que nous l’encadrions avec soin, que nous l’accompagnions avec assiduité dans ses leçons et ses devoirs. Cela, jusqu’à ce que nous apprenions ce que l’enseignante disait aux élèves de sa classe (des mots et des expressions que je ne reprendrai pas ici, parce que trop injurieux et indignes). Cela jusqu’à ce que nous consultions des parents d’élèves étant dans la même classe que notre fils, pour constater que c’était la même situation pour tous les élèves… Heureusement, cette enseignante, après de multiples pressions, a été obligée de quitter ses fonctions pour être affectée ailleurs.

Notre fils a fini par décrocher au collégial avant de trouver une nouvelle voie en formation professionnelle, heureusement. Il a fini par retrouver une une certaine confiance en lui. Pourtant, en fonction de ses capacités, il aurait pu aller bien plus loin, mais le dommage était fait, l’intérêt y était de moins en moins et sa confiance avait été affectée au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Il a quand même réussi à faire son chemin dans la vie et c’est le principal. Il n’est jamais trop tard pour redéfinir sa voie.

Ce long préambule pour illustrer que le décrochage et le manque de persévérance ne sont pas toujours imputables aux parents, quoi qu’on en dise et qu’on en pense. Heureusement, la situation semble changer pour le mieux, parce que les visions se modifient et que les intervenants se concertent davantage. Avec la mise en place des projets éducatifs, des plans de réussite, de nouvelles conventions de partenariat et de gestion, le Ministère, les commissions scolaires et les écoles, alimentés par l’arrivée de nouveaux enseignants et professionnels dynamiques, dévoués et engagés dans leur milieu, se donnent aujourd’hui plus de moyens pour renverser la tendance. Cela ne se fera pas du jour au lendemain mais dans la région, dans les établissements auprès desquels j’interviens, le mouvement me paraît bien enclenché.

La semaine dernière, à l’école de la Vallée-des-Lacs de Squatec, j’ai rencontré des élèves fascinés par un projet-pilote auquel ils prennent part. Une expérimentation de trousses pédagogiques éoliennes élaborées par l’UQAR, à laquelle la direction, les enseignants et les élèves participent avec enthousiasme. L’objectif : à travers des ateliers pédagogiques sur l’éolien, intéresser les élèves à diverses matières, démontrer que toutes les matières scolaires peuvent être interreliées, amener les élèves à toucher, manipuler et construire pour mieux comprendre et assimiler des notions et des principes. Bref, leur offrir du concret pour leur permettre de mieux apprendre et de s’affirmer avec confiance. Ils ont construit de petites éoliennes, ont pu poser des questions, ont fait des branchements, ont écrit des textes, ont fait des calculs, ont évalué les impacts environnementaux. Ils ont touché à du vrai tout en appliquant les notions de diverses matières. Ils ont constaté que tout ce qu’ils apprenaient était important et pouvait avoir un impact sur bien d’autres facettes de la vie.

La semaine dernière, à Squatec, j’ai vu et entendu des profs passionnés et des élèves heureux dans une petite école secondaire comptant à peine plus de 110 élèves, tous fermement engagés dans ce projet d’apprentissage et d’expérimentation. Il savaient qu’ils participaient à une première. Il ventait à écorner les boeufs, on se les gelait, mais tous les élèves rentraient à l’intérieur de l’école le sourire aux lèvres et contents de participer à l’érection d’une véritable éolienne extérieure de 2,5 kW, pas quelque chose de très gros pour nous mais un projet immense pour eux. Ils ont vissé, boulonné, tendu les filins, dressé la structure, procédé aux branchements électriques sous la supervision d’une équipe experte de l’UQAR et d’un conseiller en sécurité de chantier de la CSST. Ils ont mis en pratique la théorie sur le terrain et appris les règles de sécurité liées à la construction d’une telle structure. Ils rentraient heureux et confiants, leurs commentaires étaient joyeux et personne ne songeait alors à décrocher; au contraire, ils en redemandaient.

Ce projet-pilote constitue une première au Québec et au Canada. Une véritable éolienne est maintenant dressée dans la cour de l’école et même si elle sera démantelée au printemps, tous les élèves de la première à la cinquième secondaire sont fiers de dire qu’ils ont pris part au projet.

À la clé, le jeudi matin 18 novembre, une conférence de presse élaborée par des profs et des élèves que j’ai encadrés et accompagnés, pour annoncer leur projet. Des jeunes qui ont mené cette conférence de presse comme des pros, de l’organisation et de la confection du matériel de presse jusqu’à l’animation, le tout dans les règles de l’art sous la supervision de leur enseignante de français. Une jeune animatrice de cinquième secondaire qui, si elle le souhaite, a de l’avenir dans ce métier. Un élève de deuxième secondaire qui a livré un témoignage avec aplomb devant les journalistes tout en répondant à quelques questions. Un excellent porte-parole en devenir.

Ces jeunes ne décrocheront pas, parce qu’ils ont été partie prenante de leur apprentissage plutôt que de n’être que des réceptacles de connaissances livrées par d’autres. Ces élèves ont acquis estime de soi et confiance en leurs capacités. Ils savent aujourd’hui ce qu’ils sont capables de réaliser… Ils faut maintenant continuer de les soutenir.

Contrer le décrochage, ce n’est peut-être pas si sorcier, au fond… Il suffit seulement de rendre l’enseignement et l’apprentissage intéressants, vivants, actifs, concrets… Au-delà des grandes théories pédagogiques, peut-être qu’il est simplement plus appropriés d’écouter les jeunes pour savoir et comprendre ce qui les motive et les met en confiance… Au fond, les élèves sont les premiers clients du système éducatif, mais ce sont eux que l’on écoute le moins… Il suffit de vouloir les entendre, de les observer, d’éprouver leurs réactions, de partager leur plaisir, de les stimuler, de les guider dans un cadre qui leur ressemble et de les aider à découvrir leur véritable intérêt, pour qu’ils aient le goût de poursuivre…

Honnêtement, je pense qu’il n’est peut-être pas si compliqué de contrer le décrochage et d’améliorer la persévérance… Nous cherchons sans doute trop loin… Si nous nous mettions simplement à la place des élèves en nous demandant ce qui nous intéresserait, si nous acceptions d’entrer dans leur peau et de nous replacer à leur niveau, si nous nous rappelions de ce que nous avons été, peut-être que nous comprendrions davantage les causes du décrochage, de l’abandon et du manque d’intérêt envers les études… Ainsi, nous saurions ce que ça prend pour inciter nos jeunes à exploiter leur plein potentiel…

3 Réponses pour Contrer le décrochage, peut-être pas si sorcier

  1. Christine Belliveau

    Article très intéressant et agréable à lire. Je crois qu’il y a là bien des éléments de réponse à cette grande question du décrochage. Dans bien des écoles de tels projets ont permis aux élèves de trouver et de retrouver le goût d’apprendre. Que le projet soit grand ou petit, il y a moyen de permettre aux jeunes de prendre leur place dans leur éducation. Avec un encadrement approprié et l’implication des gens de sa communauté (scolaire, municipal, familial) cela valorise l’effort.

    • sylvaindionne

      Merci de ce commentaire et d’avoir pris le temps de lire ce billet. Je suis tout à fait d’accord avec ta vision de la manière de contrer le décrochage et d’encourager la persévérance. C’est parfois plus simple qu’on le croit…

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