Les guéguerres de médias en région

Au risque de me faire lancer des roches (encore une fois), je me commets dans ce billet relatif aux « guéguerres » que se livrent certains de nos médias en région. Pourquoi je m’y implique? Simplement parce que j’ai le goût de livrer une part de ma vision et que je constate que ce que l’un dit revient à ce que dit l’autre! Depuis des années, dans la région, des médias se relancent et s’accusent mutuellement de manière tout à fait stérile sans que cela n’apporte rien de plus à la clientèle des lecteurs, des auditeurs ou des annonceurs. Et vous savez quoi? Ce que l’un reproche à l’autre, et bien il le fait lui-même!

Je travaille dans ce domaine depuis bientôt 34 ans et j’entends aujourd’hui encore les mêmes rengaines, notamment : « L’autre n’est pas correct ni éthique, mais moi, je le suis. » Pardonnez-moi de jeter un pavé dans la mare, mais pour ma part, ayant travaillé dans quelques médias locaux et régionaux, puis collaborant aujourd’hui avec ces mêmes médias, je considère qu’aucun ne peut se placer au-dessus des autres. Tous appliquent les mêmes règles qu’ils se reprochent l’un l’autre depuis que j’ai commencé dans le métier. Et je suis convaincu que vous vivez la même réalité dans votre région, où que vous habitiez…

On dit qu’information et publicité ne sont pas la même chose, ce qui est souhaitable et vrai (du moins en théorie) selon les principes éthiques du journalisme, que ce soit en région ou dans les grands centres, et qu’importe le média. Mais dans quelle mesure cela est-il réellement mis en vigueur? J’ai entendu tellement souvent, comme journaliste et maintenant comme conseiller en communication, les propos suivants : « Si telle entreprise, tel organisme, telle organisation, tel regroupement ne prend pas de publicité chez nous, on n’a pas à en parler en matière d’information. » Ou encore : « S’ils veulent une couverture journalistique, qu’ils achètent de la publicité chez nous plutôt que chez le concurrent. » Le fait est que les médias sont gérés par des humains qui ont aussi leurs préférences, leurs affinités, leurs dadas, leurs amis et leurs sujets de prédilection. Ce qui est nécessairement plus évident dans les régions que dans les centres.

Ces commentaires, s’apparentant à une forme de pression, m’ont été transmis au fil des ans par des chefs de pupitre, des rédacteurs en chef, des journalistes, des directeurs de l’information ou des ventes, et des représentants publicitaires de divers médias régionaux. Je me souviens qu’il y a bon nombre d’années, alors que j’étais journaliste, un patron était même entré dans la salle de nouvelles en interdisant de publier un reportage car cela pouvait compromettre un contrat publicitaire. Je ne crois pas que cette réalité ait radicalement changé de nos jours, selon mon expérience et mon vécu quotidien auprès des médias. Elle se fait simplement plus subtile et nuancée tout en entretenant une confusion entre information et publicité dans l’esprit du public.

Cette problématique était déjà soulevée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et la Société canadienne des relations publiques, il y a plus de 25 ans. Elle est toujours présente parce que la confusion des genres, le jumelage des tâches, le cumul des fonctions, le manque de personnel, le sous-financement des salles de presse, les horaires parfois inhumains et la convergence imposée sont devenus la norme dans un milieu qui doit rentabiliser l’espace de publication ou le temps d’antenne autant que servir l’information. N’oublions pas que les médias sont des entreprises avant tout et que chaque seconde ou ligne compte. Imaginez, je me suis déjà fait dire que l’information était un mal nécessaire parce que ce n’était pas payant, mais qu’il fallait bien en faire.

Aujourd’hui, plus qu’avant, on passe d’un média à l’autre comme on change de chemise, quand on ne travaille pas pour plusieurs médias à la fois. De plus, on y joue parfois plusieurs rôles (je connais des journalistes qui sont aussi des représentants publicitaires pour leur média et des représentants publicitaires qui sont des chroniqueurs en information). La concurrence est vive et on doit rentabiliser toute intervention. Nos médias jouent donc gros le jeu de la visibilité, des cotes d’écoute et de la conquête des marchés publicitaires avant ceux de l’information; on essaie de reproduire le modèle des grands centres. La démarcation entre information, publireportage et publicité est de plus en plus mince. L’information est devenue une denrée à vendre, un produit de consommation rapide. Et nul média ne peut prétendre à la pureté dans ce domaine.

Lorsqu’on entend un journaliste valoriser un produit ou un service dans le contexte d’un enregistrement publicitaire, peut-on encore prétendre au détachement professionnel et à l’objectivité? Lorsqu’un chef de pupitre ou un journaliste rédige un publireportage, quel que soit le média, peut-on encore pleinement défendre la neutralité de l’opinion? Je ne crois pas. Mais c’est une réalité bien présente dans les régions en raison du peu de moyens et de ressources dont disposent les médias.

Je ne comprends pas, dans ce contexte, que ces médias, aux prises avec les mêmes problématiques, se critiquent mutuellement et s’accusent de gestes qu’ils posent tous eux-mêmes. Ça ne fait pas sérieux. Que ceux qui veulent des exemples concrets m’interpellent; je n’aurai aucune peine à leur répondre. Lorsque je constate qu’un média en dénigre un autre, cela me fait ironiquement sourire car tous ont fini par adopter les mêmes pratiques, qu’ils critiquent pourtant chez les autres. En définitive, cela signifie qu’ils se dénigrent eux-mêmes à moins qu’ils n’observent leurs façons de faire à travers un filtre rose.

Qu’il me soit permis de vous livrer ici le guide de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et, par souci d’équilibre, le code déontologique de la Société québécoise des professionnels en relations publiques et de la Société canadienne des relations publiques. Ce dernier a d’ailleurs été adopté plus de dix ans avant que la confrérie journalistique n’accepte de se doter d’un guide éthique uniforme pour la profession.

Il me semble que ces lectures devraient constituer un bon rappel des règles professionnelles de base et un exercice d’humilité pour tous ceux qui se croient, sur le plan de l’éthique, intouchables et au-dessus de tout soupçon. Et je n’hésite pas à m’y inclure parce que je n’ai pas la prétention d’être parfait; par contre, je crois que nous sommes tous perfectibles. En ce sens, puisque nous vivons dans un contexte régional où la solidarité est essentielle, je crois que nos médias devraient s’appuyer et se compléter en fonction de leur mission respective plutôt que se quereller. Lorsqu’on perd du temps à se préoccuper de ce qu’un « concurrent » fait, on accorde moins de temps à ce que l’on devrait faire soi-même pour s’améliorer et bonifier son propre produit.

3 Réponses pour Les guéguerres de médias en région

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  2. Pour qu’il y ait une guerre, ça prend deux belligérants, non? Cela dit, je suis entièrement d’accord avec ton propos. Il ne faut jamais oublier non plus la réalité des hebdomadaires, à ne pas confondre avec celle des journaux vendus.

    • sylvaindionne

      Pour qu’il y ait conflit, il faut effectivement au moins deux belligérants. Mais je tiens à préciser que je n’aborde pas ici que le sujet des hebdomadaires ou des journaux, qu’ils soient vendus ou non, mais bien le contexte des médias régionaux en général, dans leur version traditionnelle comme virtuelle. En ce qui a trait aux imprimés, je suis d’accord avec toi et bien conscient de la disparité entre journaux distribués gratuitement et journaux vendus. Je suis simplement las de ce que je lis et de ce que j’entends, de ces sempiternels propos négatifs entre médias, qui ne font que jeter de l’ombre sur un milieu par ailleurs fort dynamique. Merci d’avoir pris le temps de parcourir ce billet et d’y avoir laissé ce commentaire, Nicolas.