Le suicide n’est vraiment pas une option

Je vous ai laissés au cours du dernier mois, trop pris par d’autres obligations. J’en suis désolé puisque j’entretenais depuis le début de ce blogue un rythme de publication d’enfer. Me revoici donc, mais je vous avoue que je serai probablement moins prolifique; on apprend à identifier ses limites et ses priorités avec le temps, et mieux vaut tard que jamais.

J’ai beaucoup hésité avant d’écrire ce billet. Pour moi, c’est comme une sortie de placard. Et dans ce cas, on se demande toujours comment réagiront nos proches et nos clients. Une discussion avec ma collègue Cindy Rivard, portant sur bien d’autres sujets d’intérêt commun, m’incite à me commettre pour le meilleur et pour le pire.

Cette semaine est celle de la prévention du suicide à l’échelle nationale. Et cette cause me touche et me rejoint à plusieurs égards. Entendre les gens qui m’entourent s’exprimer sur le suicide avec une certaine désinvolture et véhiculant, parfois, préjugés, lieux communs ou même mépris, m’est intolérable.

Je ne sais plus à qui attribuer cette citation : « Je semblais fort et c’est là qu’était ma faiblesse ». Depuis que je l’ai découverte, elle hante mon esprit chaque jour. Qui peut prétendre connaître la détresse qui se dissimule sous le masque du sourire quotidien? Qui peut savoir que sous cette armure, forgée depuis des années, se cache un être vulnérable? Qui peut deviner que derrière l’attitude du bon vivant que certains célèbrent et admirent, sommeille un état d’âme qui réclame la fin de la souffrance? Mais d’abord, qui est en mesure de comprendre l’ampleur et la profondeur de cette souffrance, de ce mal de vivre, de ce mal d’être et d’exister?

Certains de mes proches vous le diront, j’ai l’épiderme sensible quand il est question de suicide et que j’entends toutes les conneries que l’on peut dire en livrant une opinion vide de sens, parce qu’issue d’un néant de connaissance et d’expérience. On ne parle pas de suicide à la blague devant moi.

Le suicide m’a enlevé nombre d’amis. J’y ai moi-même pensé à quelques reprises, je l’ai frôlé, je l’ai touché, je l’ai goûté; j’avais plusieurs scénarios en tête. Parce qu’il vient un moment où la désespérance est la plus forte, que l’on n’arrive plus à trouver la voie vers la clarté, que la douleur de l’âme se révèle la plus intense que l’on ait jamais éprouvée. Cette souffrance est sans limite; elle vous gruge de l’intérieur, elle vous dévore, elle aspire votre essence et votre substance pour faire de vous l’ombre de vous-même.

Et quand on veut, au-delà de tout, que cette douleur cesse, on envisage en définitive que la libération et la sérénité résident peut-être dans la fin de la vie. La dernière fois qu’un tel élan a failli m’emporter, une image m’a retenu au bout du quai, celle de mon fils, aujourd’hui devenu jeune adulte. Après de longs moments de réflexion, je me suis dit que je ne pouvais lui laisser en héritage la disparition de son père.

Je me suis rendu chez une personne de confiance, à qui j’ai confié ma douleur et ma tristesse. Sans que je le sache, elle a dissimulé les clés de ma voiture, puis elle m’a demandé si je souhaitais obtenir de l’aide. J’ai acquiescé, à bout de force et de souffle. Elle a joint des ressources spécialisées qui lui ont dit je ne sais trop quoi. Et d’autres amis, qu’elle avait joint ou qui avaient deviné mon état d’esprit, m’ont accompagné, guidé, sauvé de moi-même. Je me souviendrai toujours de l’image d’un de ces amis, sonnant à la porte de mon immeuble, en larmes et alarmé de ne pas obtenir de réponse. Je me souviendrai aussi de cet autre ami qui m’a patiemment accompagné au centre hospitalier, qui a attendu avec moi, qui m’a convaincu d’y passer la nuit pour ma propre protection. Je me souviendrai longtemps de la honte que j’ai éprouvée à ne pas être à la hauteur de la force qu’on m’avait toujours attribuée. Je me rappellerai toujours des paroles d’un intervenant me disant qu’accepter un instant d’être faible n’est pas une manifestation de faiblesse et que reconnaître sa vulnérabilité représente plutôt une démonstration de force.

Même si le mal de vivre n’est pas tout à fait disparu et que derrière le masque sommeille un être parfois torturé et tourmenté, je sais maintenant que le suicide n’est pas une option… valable. Mais ce ne doit pas être, non plus, source de quolibets, de moqueries ou d’allusions réductrices. Le suicide n’est pas lié à une quelconque faiblesse de caractère, contrairement à ce que certains en disent. Il est plus souvent associé à une trop grande propension à l’affirmation de soi, au perfectionnisme, à la recherche de l’acceptation ou de la reconnaissance, au désir de toujours mieux faire et à la pression de réussir envers et contre tout; une pression que l’on s’impose soi-même. Cela découle aussi d’une absence de lâcher-prise, d’un refus maladif d’abandonner et de laisser aller les choses, de la négation de soi. Le suicide est un geste certes désastreux parce que définitif, mais de mes amis, ce sont ceux qui dégageaient le plus une impression de force, qui se révélaient les plus conquérants, qui représentaient des exemples de détermination qui ont fini par céder sous la pression. Leur sourire et leur attitude cachaient une douleur que nul n’a su voir ni percevoir.

Un dicton est ainsi libellé : « Méfiez-vous de l’eau qui dort. » En effet, la surface qui semble calme et rassurante, peut cacher un courant de fond toujours susceptible de vous emporter.

Je ne puis que souhaiter que chacun reste sensible et attentif aux manifestations de force qui peuvent dissimuler une souffrance intense, profonde, qui n’est pas inéluctable, mais qui peut se révéler, dans un moment passager, meurtrière… L’image de mon fils m’a raccroché à la vie… Puissent toutes les personnes aux prises avec le mal d’être trouver l’image qui les incitera à chercher le soulagement ailleurs que dans la mort…

Oui, j’ai voulu toujours sembler fort, indestructible, et c’est là que résidait ma faiblesse… Une dure leçon d’humilité.

17 Réponses pour Le suicide n’est vraiment pas une option

  1. J’ai été ému à lire ton article Sylvain! Qui peut vraiment prétendre comprendre l’âme humaine? Ses souffrances, ses émois, ses obsessions? La volonté de la volonté de puissance n’y peut rien en tout cas.
    Je crois comme toi que la reconnaissance de nos limites et l’acceptation de l’appui fraternel face à nos vulnérabilités sont génératrices du dynamisme de vivre.
    La société actuelle de la marchandisation des rapports humains fait si peu de cas du supplément d’âme de chacun qu’il faut bien que de temps en temps que des personnes comme toi fasse preuve d’humilité.
    Merci Sylvain!
    Avec la permission de l’auteure, la poète C. Céline Brousseau, je t’ offre ces deux haïkus :
    nuit de bruits brusques
    le silence guérisseur
    apaise le coeur

    parmi les arbres
    debout sur la montagne
    loin du tapage

    • sylvaindionne

      Merci de ton intervention sensible, Pierre. Je sais qu’au-delà de tes mots, il y a une plus grande ouverture encore à la compréhension et au partage de ce que l’humain éprouve à tout moment de sa vie. Et merci à Céline d’avoir accepté que tu publies ces deux haïkus sur ma page; ils sauront inspirer bien d’autres personnes. Au plaisir d’une prochaine rencontre à vous deux!

  2. Ping : Tweets that mention Le suicide n'est vraiment pas une option | Communications Sylvain Dionne -- Topsy.com

  3. merci de partager avec nous ta pensée sur le suicide . Je pense qu’à un moment de notre vie plusieurs personnes y ont pensée , mais ne l’ont pas fait . Je suis de ceux qui ont fait des tentatives et pas plus tard que l’année passé pour mes 30 ans , donc cette année le 4 février aura meilleur augure que l’an dernier . C’est une solution définitive à un problème temporaire , mais à ce moment là , dans cette état d’esprit nous désirons seulement que la souffrance cesse .

    Maintenant quand quelqu’un jase de suicide , j’agis , à mes risques et périls , mais je préfère encore l’action que de ne rien faire et regretter plus tard de ne pas avoir agis .

    • Sylvain Dionne

      Merci de ton commentaire et de ton témoignage. Effectivement, sans en assumer seul la responsabilité, il convient d’être attentif aux signes précurseurs et d’agir plutôt que de laisser aller. Belle journée!

  4. Claude Beaudin

    L’ampleur des dommages collatéraux est inimaginable, j’ai eu l’occasion de le constater il y a plusieurs années lorsque j’ai participé à la réalisation d’une émission spéciale sur le suicide. Je met fin à ma souffrance, enfin, et tant pis pour mes proches. Or les proches prennent le relais, malgré eux, de la souffrance. Je m’excuse d’être aussi direct. Sylvain, ton fils a été sans le savoir un sage.

    • sylvaindionne

      Tu n’as certes pas à t’excuser d’être direct. C’est justement ce qui fait que ton opinion m’est toujours précieuse; elle est franche, sincère et sans détour. je te donne raison : mon fiston a été un sage sans s’en douter. Merci de ton commentaire!

  5. Sylvain, oser écrire et partager une expérience personnelle à ce sujet sur ton blog, c’est déjà un grand pas! Il faut effectivement se méfier de l’eau qui dort… car la souffrance, elle se vit souvent de l’intérieur avec le souci de ne pas déranger l’entourage. Merci d’oser partager ton vécu. Des gens comme toi permettent souvent à d’autres personnes, par un processus de raisonnance, de faire des prises de conscience qui auront une influence sur le fait de choisir la vie…plutôt que la mort…car comme tu le dis si bien: « Le suicide n’est pas une option…valable! » L’état de détresse renseigne énormément sur soi et l’apprentissage qui s’en dégage contribue à l’évolution personnelle. Souvent, il faut simplement prendre le temps de reconnaître les émotions qui nous submergent tout en reculant un peu notre nez du coin du mur afin d’avoir le recul nécessaire à faire de nouveaux choix… Merci Sylvain de ton partage…

    • sylvaindionne

      Merci à toi d’avoir pris le temps de t’exprimer ici! Tu fais partie de ces personnes qui constituent des points d’ancrage pour les autres. Au plaisir de notre prochaine collaboration!

  6. Gabrielle Gagnon

    Ce billet est vraiment très touchant. Tu as su bien t’entourer des bonnes personnes et tu as dévoilé la douleur plutôt que de chercher à la dissimuler. C’est là une grande force. Il est parfois difficile de se mesurer de manière juste, à soi-même.

    • sylvaindionne

      Merci Gabrielle! Je n’ai aucun mérite. Soit je laissais la douleur m’avilir, soit je l’évacuais… Le trop-plein a seulement débordé du bon côté. Se mesurer à soi-même, dans toute son intégrité, est l’épreuve la plus difficile que j’aie connue. Et je dois toujours apprendre à ce chapitre. Je te remercie de ton commentaire, chère jeune complice des Jeux de la Francophonie canadienne 2002! 😉

  7. Merci beaucoup Sylvain! J’espère que ton récit en touchera plusieurs et leur permettra de s’ouvrir, car il est lourd d’essayer d’être fort constamment sans parler la solitude insoutenable qui s’y rattache.

    • sylvaindionne

      La solitude, voilà un aspect que tu soulèves judicieusement. Avoir l’impression de porter ou de devoir porter seul le monde sur ses épaules, voilà une des pressions les plus anesthésiantes face à une réalité qui est pourtant fort différente. Je te remercie de ton commentaire qui ajoute une nouvelle dimension au propos.

  8. En effet, voilà Sylvain, un bel exemple d’humilité! Bravo pour le courage dont tu fais preuve dans le dévoilement de cette facette de ta vie. Ton témoignage pourra peut-être venir en aide à quelqu’un d’autre qui passe ou est passé par là. En début de semaine, sur mon blogue, j’encourageais d’ailleurs les médias à parler de cette problématique au lieu de laisser les tabous dominer! Mais comme tu l’as si bien écrit, les témoignages comme le tien sont également essentiels pour comprendre le pourquoi, les signes, les choix que l’on doit faire dans les moments difficiles… Pour ma part, je n’avais pas 10 ans lorsque j’ai volontairement tenté de m’empoisonner. Heureuse de ne pas avoir réussi 😉 Diane

    • sylvaindionne

      Merci de cette réponse qui constitue en même temps un précieux témoignage de ta part! Heureusement, comme tu l’écris, que tu n’as pas réussi. Ton dynamisme nous manquerait aujourd’hui! Belle fin de soirée!

  9. Je suis… impressionnée par le courage qu’il faut pour écrire un billet comme celui-là. J’ai une petite idée du sujet de conversation qui t’a amené à l’écrire ce billet. Tant mieux. C’était bien involontaire de ma part, puisque le sujet était tout à fait hors propos, mais ton billet, lancé comme une bouteille à la mer, touchera certainement un jour quelqu’un, quelque part. C’est pour moi une certitude.

    • sylvaindionne

      J’espère humblement qu’il incitera à davantage d’écoute et de prévention, qu’il pourra éveiller quelque conscience et quelque désir de persévérance. Ce sera ma modeste contribution à cette cause. Le véritable courage ne consistait pas à écrire ce billet, même si notre discussion m’a invité à le faire. Le vrai courage, c’est de vouloir continuer à vivre malgré la souffrance et je lève mon chapeau à toutes les personnes qui font le choix de la vie comme je salue celles qui ont préféré une autre voie. Merci de m’avoir, même involontairement, convaincu d’écrire sur ce sujet qui me tient à coeur.